Les livres ne sont-ils pas faits pour vivre longtemps? Pourquoi s'en tenir aux nouveautés de la rentrée? Peut-être pour parler de voix et de style, tiens.
J'ai commencé à parcourir certains romans de la rentrée et je suis tristounet. Je n'en ai terminé qu'un, mais comme l'explique Pierre Bayard dans Comment parler des livres que l'on a pas lus, (Minuit, 2007) - oui, un autre vieux livre -, il est devenu impossible de tout lire. Cette rentrée littéraire verra apparaître un autre millier de titres, comme l'autre avant et l'autre après. Des livres d'auteurs connus comme de purs inconnus que leurs auteurs (et éditeurs) rêveront de voir percer les médias, transpercer les lecteurs.
Comment fait-il donc, le lecteur qui n'en fait pas une profession, pour s'y retrouver? Enfin, la lectrice, devrais-je écrire : tout le monde le sait, les hommes ne lisent pas. Sophisme : je lis, donc je ne suis pas un homme... Je ne suis pas une femme non plus, alors qui suis-je? Un extraterrestre? Que savons-nous du niveau de lecture des extraterrestres? Lisent-ils autre chose que des livres pratiques et des livres de recettes, eux? Peut-être sont-ils curieux des paroles originales et des styles nouveaux...
Je voudrais me déposer la tête, oui : je sais que je ne pourrai pas tout lire et je survole, je parcoure. Outre ceux que je publie - évidemment (plogue et clin d'œil pervers, ici) - encore rien qui ne me fasse entrer en transe. J'aime certaines des histoires qui me sont racontées, mais qui n'en a pas, des histoires à raconter, hein? La littérature se borne t-elle à raconter une histoire, d'ailleurs?
Une de mes amies auteure m'a orienté la semaine dernière vers : (http://www.lemonde.fr/week-end/visuel/2011/05/27/confidences-d-ecrivains-le-livre-que-je-n-ai-pas-ecrit_1528487_1477893.html). D'entrée, on y voit et y entend Philippe Djian dire que : « [...] en littérature, j'ai toujours estimé que le problème ce n'était pas le roman, mais que c'était la phrase, le problème. »
Djian n'a ni tout à fait tort, ni tout à fait raison, je crois. On a toujours senti dans son œuvre - même si ses histoires étaient souvent plutôt bien ficelées - qu'il accordait une grande importance à ses phrases, oui. La phrase pour la phrase. Faire du style.
Ce qui est assez différent d'avoir un style, convenons-en.
Où veux-je en venir avec tout ça? Je ne sais pas. J'essaie de trouver une manière de dire que dans le flux des nouveautés qui vont nous péter dans la face ces prochains jours, j'ai peur de trouver trop d'histoires et très peu de style.
Certains jours...
D'accord, j'exagère. Peut-être même que je déprime un peu. Il y a des jours comme ça. Peux rien y faire. Je suis incapable de regarder mon monde par la seule lorgnette de ses beaux atours, par le seul biais des lois de l'industrie.
Les quinze premières années de ma vie active, j'ai sciemment contourné les métiers de l'écrit. J'écrivais et lisais pour moi tout seul, pour me faire plaisir, pour me raconter les histoires que personne d'autre ne me racontait, pour m'écrire de belles phrases aussi, oui.
Depuis quinze ans je vis par et pour l'écrit : une compagnie de théâtre, rédacteur en chef d'un journal, chef de pupitre d'un autre, chroniqueur depuis quatorze ans, éditeur depuis cinq, auteur de huit livres. Plus le temps passe, plus l'envie me prend de revenir en arrière : de devenir barman, tiens, en campagne avec peu de clients. Lire et écrire derrière mon bar, pour moi tout seul. Sans espérer, sans attendre. Juste lire et écrire.
Avec tout ce que je n'ai pas encore lu, j'en aurai pour une autre quinzaine d'années sans acheter un seul livre neuf. Et les vrais bons se fraieraient un chemin jusqu'à moi, j'en suis certain.
Quinze ans de lecture : le rêve! Et juste un peu d'écriture... Cette chronique, par exemple, qui pourrait changer de nom et s'appeler : Billet d'un barman de campagne.
Oui, je voudrais me déposer la tête.
