Selon Jean-François Chassay, le rôle de l'écrivain consiste à se servir de l'imaginaire pour montrer le sens que peuvent avoir nos nombreuses contradictions.
(Photo: Régent Gosselin)
Laisser parler le chien en soi
Le parc Ahuntsic, théâtre du dernier roman de Jean-François Chassay
Deux décembre, huit heures le matin dans un parc de Montréal. Neuf maîtres promènent leur chien. Des regards se croisent. Des dialogues se nouent. Ces rencontres d'apparence anodine agissent comme des révélateurs qui déclenchent la part d'animalité tapie au fond de chacun de nous.
Jean-François Chassay s'est établi dans le quartier Ahuntsic il y a une dizaine d'années. Le directeur du programme d'études littéraires à l'UQAM a troqué les rues étroites du Plateau contre les espaces verdoyants du Nord de Montréal. Propriétaire depuis trois ans d'un petit schnauzer baptisé Queneau, en hommage à un de ses auteurs favoris, ses déambulations le mènent régulièrement au parc Ahuntsic.
Un jour, au retour d'une de ces balades, sa conjointe lance une idée : «Si j'avais à écrire un livre, cela se passerait avec des gens qui promènent leur chien au parc.» L'écrivain, qui a déjà publié quatre romans et de nombreux essais, reprend la balle au bond. En février dernier paraît Laisse aux éditions du Boréal.
Connaître les gens à travers leur chien
«Parler du chien, c'est une façon de parler de l'humain», déclare d'emblée l'écrivain, rencontré dans un bistrot de la rue Fleury. «Quand on promène son chien, on est amené à croiser les mêmes personnes. Des rapports conviviaux s'installent. Après quelques rencontres, on finit par connaître les gens à travers leur chien. On connaît leur réalité humaine, sans rien savoir de leur vie sociale.»
Passionné de structures et de chiffres, l'écrivain a mis plusieurs années avant de choisir le mode de composition de son dernier roman. Une fois la forme trouvée, il l'a pondu en six semaines. «J'ai besoin de contraintes et d'un cadre précis pour écrire», précise l'auteur, qui a fait sa thèse de doctorat sur Georges Perec.
Monologues intérieurs
Une fois le cadre installé, il ne reste plus qu'à ouvrir les vannes de l'imagination. À ce sujet, Jean-François Chassay aime citer en exemple l'ouvrage Univers, univers de l'écrivain français Régis Jauffray, qui consacre 800 pages à la description d'une femme mettant un gigot au four…
Rassurons-nous, Jean-François Chassay s'est limité à 190 pages. Son roman se compose de deux parties. La première repose sur les monologues intérieurs de neuf propriétaires de chien. Dans la deuxième partie, tous ces personnages se retrouvent au parc, où ils se rapprochent et s'opposent.
Auteur prolifique, Jean-François Chassay publie un ouvrage chaque année depuis 1989, romans, essais, anthologie, monographie. «J'écris toujours quelque chose», confie-t-il. Il prépare actuellement un recueil d'articles portant sur «l'imaginaire de la fin», qu'il publiera en fin d'année aux éditions Le Quartanier, une nouvelle collection dirigée avec son collègue Bertrand Gervais.
De Galilée à Einstein
Un de ses principaux centres d'intérêt : le discours scientifique représenté dans la littérature. Un autre de ses ouvrages en chantier traitera d'ailleurs de la représentation imaginaire de sept grands scientifiques, de Galilée à Einstein en passant par Darwin et Marie Curie.
«Dans leurs travaux, tous ces personnages ont contribué à transformer notre imaginaire», explique le professeur de littérature, qui aurait pu être lui-même un scientifique si ses résultats scolaires dans ce domaine ne l'en avaient dissuadé. Il travaille aujourd'hui à rapprocher ces deux mondes. «Pour la plupart des gens, la science ne fait pas partie de ce que l'on représente de la culture. La culture, c'est ce sur quoi on peut s'engueuler. Et cela, on ne peut pas le faire sur la théorie de la relativité…»
Laisse, Jean-François Chassay, Boréal, 190 pages.
Échos
Professeur au Département d'études littéraires de l'UQAM, Jean-François Chassay a été codirecteur de la revue Spirale et directeur de Voix et Image, revue consacrée à la littérature québécoise. Il a publié Obsèques (1991) et Les Ponts (1995) chez Leméac; L'Angle mort (2002) et les Taches solaires (2006) au Boréal.
«Parler du chien, c'est une façon de parler de l'humain.»
Jean-François Chassay