À l’est, rien ne va plus!
Montréal se réveille sous 30 centimètres de neige, après une blanche journée et une tempête d’une ampleur qu’elle n’avait plus connue depuis bien longtemps. Je suis le témoin du cataclysme, je n’ai donc pas besoin d’ouvrir la télé: le journal commencerait par parler d’un désastre, de préférence sans précédent, montrant des images de carambolages sur les routes, énumérant les nombres de morts et de blessés causés par ladite tempête de neige. Puis il irait à la rencontre de plusieurs anonymes afin de recueillir leur témoignage sur cette épouvantable affaire. Ces personnes seraient impitoyables, ou plutôt celles qu’on aura choisi de montrer à l’écran, car bien d’autres se seront réjouies de cette belle neige tombant en gros flocons scintillants.
On ne manquerait pas de comparer la situation aux précédentes de l’année, de la décennie et du siècle dernier, ce serait même l’occasion rêvée de reparler de l’hiver de 1970-1971, depuis 37 ans que la chaîne accumulait des vestiges pour nous la resservir un jour. C’est vrai c’est quand même chouette de retrouver nos aïeux habillés en Beatles, en beatniks ou en Jimi Hendrix, nous parlant de leur neige d’alors et de leurs voitures archaïques cabossées. Le bulletin météo s’infiltrerait pour semer la panique, exigeant des téléspectateurs qu’ils restent bien au chaud à fermenter devant leur écran, puisque « cela pourrait reprendre à tout moment ». Il serait donc de mise de rester sur ses gardes jusqu’à ce que les météorologues annoncent officiellement la fin de la tempête. Bien sûr on ne manquerait pas non plus de rappeler combien les services publics sont incompétents puisque débordés par l’événement. On aura envoyé quelques boucs émissaires filmer les machines de déneigement empêtrées dans les rues, pas assez nombreuses pour accomplir la lourde tâche. On finirait par faire un rapprochement avec la journée internationale de la femme et les manifestations ratées de ces organisatrices qui osent vouloir s’émanciper et désirer que la femme devienne l’égale de l’homme.
Pendant ce temps, un village soudanais ou congolais aura été rayé de la carte, ses femmes violées, ses enfants enrôlés de force ou agressés devant leurs pères sans défense, pieds et poings liés, attendant que les soldats leur logent la balle finale pour ne plus rien entrevoir du carnage. Mais cela ne peut faire les manchettes, c’est du déjà-vu, et un dimanche matin ce serait horrible de passer ça, on pourrait quasiment se sentir coupable de ne pas agir, on éteindrait alors la télé de dégoût, ce qui immanquablement collerait une note exécrable au rédacteur en chef qui n’aurait plus qu’à envoyer sa candidature aux autres chaînes en rentrant chez lui. D’ailleurs, sur la route du retour, stressé par la circulation, son erreur professionnelle et les dix-huit cafés qui lui auront permis de rester éveillé, il pourrait même en arriver à se jeter sous la première charrue venue, ironie du sort il contemplerait le blanc de son "airbag" en se rendant compte qu’il ne serait pas mort, et se rappellerait plus tard, durant sa convalescence, combien il avait oublié de prendre cinq secondes pour apprécier le blanc immaculé de ces lourds flocons de mars 2008.
Au même moment le conducteur de la charrue sortirait pour secourir ce pauvre homme, cela ralentirait la circulation, inévitablement, mais l’un des cameramen de la chaîne aura été assez malin pour être là au bon moment et filmer l’embouteillage à loisir, ce qui le jour même sauverait l’honneur de la chaîne et lui donnerait l’occasion le lendemain de rencontrer le directeur qui, suite à cet incident déplorable, aurait besoin de remplacer son rédacteur manquant et nommerait ainsi ce cameraman héroïque à ce poste, au moins le temps que l’autre se remette de son choc post-traumatique, puis définitivement après que ce dernier ait publié son autobiographie dans laquelle il raconterait combien son travail en était arrivé à l’aveugler, à le rendre incapable de savourer les petites choses de la vie, par exemple cette beauté blanche tombant du ciel. Le cameraman serait d’abord un peu gêné en acceptant le poste puis il y prendrait goût jusqu’au jour où, brûlé, il se suiciderait, après s’être rappelé son rêve d’étudiant de parcourir le monde, caméra à l’épaule.
Mais on ne saura jamais rien de tout ça chez les Tremblay, cette famille anachronique qui hier soir au coin du feu écoutait encore les contes de Fred Pellerin, et dont les enfants ce matin jouent dans ces trente centimètres de neige fraîchement tombés, pauvres chérubins interdits de télé, glissant de tout leur long sur les pentes de la colline voisine, dressant des bonhommes et des bonnes dames de neige, célébrant ainsi d’avance et sans le savoir l’égalité homme-femme qui sera proclamée d’ici vingt ans peut-être. Non, à l’est, rien ne va plus… sauf les recettes publicitaires des chaînes de télé, ce dimanche 9 mars, qui s’en donne à cœur joie.
Arnaud Deharte, résidant de Montréal