C'était le vingt-quatre décembre 1995... De gros flocons tombaient sur la Péninsule acadienne. À Tracadie-Sheila, tous les foyers étaient illuminés de mille et un feux. Les parents avaient accouru de partout avec des montagnes de présents. Les grands-mamans s'étaient surpassées pour préparer les tourtières, les pâtés à la viande, les pets de sœur, les gâteaux et les pâtisseries diverses. La parenté, comme une colonie de fourmis, avait soudain fait son apparition. Bref, tout n'était qu'un imbroglio indescriptible de fraternité et de retrouvailles.
Pourtant, tous n'avaient pas la chance de partager un tel bonheur...
Aussi, dans une petite chaumière de Pointe-à-Bouleau, une bande de garçons s'était regroupée pour partager ce qui leur restait de la magie de Noël. Assis en demi-cercle autour de quelques cruches de vin qu'ils vénéraient, tous avaient la mine basse. Désemparés, ils tentaient malgré tout de cacher leur désespoir en passant la bouteille à la ronde, comme pour montrer qu'ils pouvaient quand même partager, en cette veille de Noël.
Issus de familles dysfonctionnelles, ils avaient tous oublié ce que représentait Noël. Aussi, étant rejetés par la société, ils s'entraidaient et se soutenaient les uns les autres afin de se donner du courage, afin de se donner l'impression d'être quelqu'un.
Dans la maison, il n'y avait ni électricité ni eau courante. Ce n'était qu'une maison abandonnée utilisée de façon improvisée par la bande de petits voyous. C'était dans cette maison que chacun venait se réfugier lorsque la tension devenait insupportable dans leur foyer respectif. C'était là que chacun se vidait le cœur, échangeait avec leurs amis, pleurait même. Oui, c'était leur lieu de rencontre, de méditation, de défoulement. C'était aussi là que ces jeunes oubliaient leur misère dans la drogue et l'alcool.
Alors que Philippe et Sébastien déblatéraient au sujet de leurs méfaits respectifs, on entendit au loin le tintement de grelots. Puis, un bruit sourd fit sursauter tout le monde. Enfin, des pas se firent entendre sur le toit de la chaumière. Aussitôt, pris de panique, Philippe éteignit le feu de tonneau qui éclairait l'intérieur de cet abri de fortune. Et tous attendirent dans le noir... Silencieux... Impatients... Épeurés...
- À l'aide! À l'aide! cria-t-on soudain.
Instinctivement, tous se ruèrent dehors et regardèrent vers le toit de la chaumière. Surprise... Rêve... Hallucination...
Mais oui, c'était bien le Père Noël. Il était pris dans la cheminée ou, devrais-je dire, dans ce qui restait de la cheminée, car celle-ci avait été bouchée depuis belle lurette.
- Aidez-moi, les enfants, leur cria-t-il.
En moins de deux, tous se mirent à grimper sur le toit de la maison. À califourchon sur une gouttière qui brangeolait au gré du vent, Martial crut sa fin venir quand il chuta dans le vide. Gilles, pour sa part, glissa sur un morceau de glace et vint s'effondrer sur une haie enneigée haute de deux mètres. Finalement, Philippe réussit à s'approcher du Père Noël et de la cheminée.
En moins de deux, il se mit à frapper la cheminée en mauvais état à coups de botte de travail au bout d'acier. Puis, au bout d'une quinzaine de minutes, une première brique céda... Puis une autre... Et une troisième... Enfin, le Père Noël fut libéré!
- Merci, mes enfants. Jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi! fit le Père Noël. Maintenant, il est temps que vous retourniez chez vous si vous voulez avoir des cadeaux pour Noël.
- Quel chez-nous? firent en chœur tous les membres du groupe.
- Comment, vous n'êtes quand même pas des sans-abri? demanda encore le Père Noël, stupéfait.
Philippe, encore sous l'effet de l'alcool, expliqua tant bien que mal au Père Noël que chaque membre du groupe était comme ses propres frères. Ils se suffisaient à eux-mêmes. Grâce à l'entraide, ils avaient réussi à surmonter les obstacles de la vie.
Attristé par une telle révélation, le Père Noël décida de les emmener autour du monde avec lui afin de livrer les cadeaux de tous les petits enfants du monde.
- Si vous désirez me suivre à travers le monde, veuillez toucher le nez de Rudolphe et sautez dans mon traîneau.
Aussitôt dit, aussitôt fait, Philippe, Hugo, Gilles, Sébastien et Martial furent soudain transformés en petits lutins du Père Noël.
Et voilà que la magie de Noël les enivra. Ils partirent en voyage à travers le monde avec le Père Noël. Ils visitèrent tous les foyers de la Terre. Ils distribuèrent poupées, camions, jeux de société, friandises, etc. De plus, ils décorèrent des millions d'arbres de Noël, rédigèrent des millions de souhaits de Noël pour les enfants et accrochèrent des millions de bas de Noël. Comme ils s'amusèrent!
Lorsque six heures du matin sonna, ils étaient de retour à la chaumière. Mais comme le Père Noël allait atterrir près de la maison, Philippe se rendit compte que leur cachette avait quelque chose de particulier. Tous débarquèrent, souhaitèrent leurs meilleurs vœux au Père Noël et rentrèrent chez eux.
Quelle surprise! L'intérieur de leur tanière était illuminé de partout. Un superbe arbre de Noël trônait au milieu de la pièce principale. Des dizaines de cadeaux recouvraient le plancher, ainsi que des pâtisseries, des pâtés, des pets de sœur, des tourtières, etc. Une chaleur indescriptible se dégageait de la maisonnée.
Soudain, Philippe dit à haute voix :
- Est-ce à nous tout ça? Pourtant, nous ne méritons pas un tel festin.
- Certainement, fit le Père Noël en surgissant derrière eux. Vous venez tous de me prouver que les enfants de la Terre, qu'ils soient grands ou petits, ont tous un grand cœur et qu'ils sont prêts à aider leur prochain.
Bien qu'ils soient tous sans-abri et qu'ils n'aient pas de proches avec qui célébrer Noël, tous n'avaient pas hésité un seul instant à venir en aide au Père Noël en cette froide veille de Noël. Pour leur prouver sa gratitude, il leur promit qu'à partir de ce jour, Noël sera toujours le plus beau jour de l'année pour eux.
Sur ce, le Père Noël disparut. Depuis ce jour, à toutes les veilles de Noël, le fameux groupe se rencontre pour fêter, pour échanger, pour fraterniser, pour faire foi de leur amitié mutuelle. Et en ce Noël 1996, c'est chez moi que ce groupe de joyeux lurons fêtera... Car ce sont mes protégés... Car ce sont mes amis... Car ce sont mes frères... Car ce sont eux qui me permettent de grandir...
Par : Réjean Roy
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